Revue Amitiés 79 - LE BIEN COMMUN DE LA LAÏCITÉ
octobre-décembre 2013 Amities-79 Publiée par Amitiés catholiques françaises dans le Monde (ACFM) Numéro en vente auprès de : ACFM, 58 avenue de Breteuil, 75007 Paris a.c.f.m(arobase)free.fr
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POUR ALLER PLUS LOIN…

Laïcité et religions : compatibilité ou opposition ?, par Michel Younes
maître de conférences à l’Université Catholique de Lyon, Enseignant-Chercheur à la Faculté de théologie, Responsable du Centre d’Études des Cultures et des Religions. Même si elle n’est pas le propre de la France, la laïcité acquiert dans ce contexte une signification particulière. En effet, le principe de laïcité fait partie de l’identité républicaine française. Aussi on remarque que l’interrogation sur la compréhension de cette notion reflète un état de crise et fait apparaître dans le même moment que, contrairement à ce que certains laissent croire, la perception de la laïcité n’est ni univoque ni une affaire définitivement déterminée. Au-delà des avis tranchés et idéologiques, la prise en compte de l’interrogation montre une dimension dynamique relative à la manière de concevoir la société et l’articulation entre organisation et pouvoir de quelle que nature que ce soit, spirituel, moral ou autre.

Le mot « religion »

Dans toute interrogation de fond, il faut commencer par clarifier l’objet de la réflexion. Le mot religion revêt deux significations étymologiques. La première nous renvoie au grec religere qui signifie alors l’observance du culte. La seconde est issue du grec religare et signifie unir, assembler ou encore relier. A travers l’une et l’autre approche, on peut concevoir l’intérêt de type « politique » de la religion. Celle-ci pouvant assurer la légitimité divine dans l’unification de la société. Deux exemples pour illustrer : la conversion d’un peuple suite à celle d’un monarque, ou encore, l’assimilation à une trahison politique d’une conversion à une religion autre que celle de la société. L’un des plus connu étant probablement la fin tragique de Socrate. C’est le cas aussi, aux premiers siècles de l’islam, de la peine de mort infligée aux apostats.

En Occident, la signification du mot religion a pris trois dimensions distinctes, mettant l’accent sur un aspect particulier. La religion a été comprise comme étant une source de régulation, légitimant un comportement moral, mais aussi un sentiment intérieur renvoyant à l’inviolable conscience de chacun, ou enfin une exigence ascétique relative aux ordres religieux. C’est la raison pour laquelle on parlait « d’entrer en religion » pour un engagement de type monastique ou religieux.

Schématiquement, certaines périodes de l’histoire du christianisme ont été marquées par une dimension plus que d’autres, sans oublier ou négliger leur coexistence. Au Moyen-âge, on constate que le point central de la religion réside dans l’exigence pratique. C’est d’ailleurs à ce moment que naît la Réforme qui conduira au protestantisme. Au XVIe siècle, le terme de « religion » évolue pour désigne d’un côté les catholiques, de l’autre les protestants. On parlait alors de « guerres de religions ». Aujourd’hui, le catholicisme et le protestantisme sont considérés comme des confessions chrétiennes. À partir du XVIIe ce mot prend la signification que nous en avons aujourd’hui, comme étant un ensemble d’éléments doctrinaux et pratiques faisant cohérence entre eux et traçant une voie spirituelle à suivre. Mais au XVIIIe, sans occulter cet aspect, la religion devient, dans l’esprit de plusieurs, identifiée à ce qui touche au sacré par opposition au profane. Transposé au sein d’une tradition religieuse comme le catholicisme, cela conduit à identifier une religion par son institution ecclésiale. C’est une des raisons pour laquelle l’Église a été perçue à travers sa hiérarchie (le pape, l’évêque ou encore le prêtre).

Le mot « laïcité »

Le mot « laïcité » est issu du latin laicus ou ce qui est commun, ce qui est du peuple (du grec laos). On perçoit ainsi l’origine ecclésiastique. Fondamentalement toute l’Église est considérée comme étant le « peuple » appelé par Dieu. Le terme « église » vient du grec ekkaléo. Des les premières communautés chrétiennes, on a vu apparaître une distinction entre l’ensemble et quelques uns au service de tous. Cette distinction a progressivement donné lieu à deux catégories séparées : λαϊκός, laikos, « le commun, le peuple » d’un côté et le κληρικός, klerikos (clerc) de l’autre.

Partant de cet héritage, la laïcité désignera la séparation des pouvoirs et deviendra une forme d’émancipation républicaine, condensant ainsi trois dimensions distinctes relatives à trois approches différentes. D’abord, la « res publica, la chose publique » concerne ce qui est commun à tout le peuple et met en évidence la distinction entre la sphère publique et la sphère privée, impliquant une forme de liberté religieuse, de croire ou de ne pas croire, ou encore de changer de religion. La religion ne constitue plus le ciment de la société ; Ensuite la sécularisation qui renvoie à une forme d’émancipation des sources de législation religieuse ; enfin, l’anticléricalisme, par opposition au symbole de la puissance et du pouvoir religieux, une forme de confrontation.

Selon le contexte, la laïcité sera accentuée selon l’une ou l’autre acception. Dans le cadre de la France, la laïcité définira l’organisation sociétale par la législation, exprimée par la loi de 1905, dite de la séparation entre les Églises et l’État. Une des interrogations majeures qui émergera dans ce sillage concernera celle de la visibilité du religieux dans l’espace publique. D’une manière claire et tranchée, la séparation des sphères, signe de la séparation des pouvoirs, a impliqué l’interdiction de toute visibilité du religieux dans le service public.

Depuis son institutionnalisation, la laïcité républicaine en France a beaucoup évolué. En un siècle, elle est passée d’une laïcité de séparation des pouvoirs, à une forme d’opposition radicale, pour s’acheminer vers une laïcité d’ouverture et d’intelligence, selon les termes de Régis Debré. Bien entendu, il s’agit plus d’une concomitance avec une forme de prédominance plutôt qu’une évolution d’ordre strictement chronologique.

Comment cela se traduit-il dans le positionnement des religions, et à l’intérieur de la tradition chrétienne, du protestantisme et du catholicisme ?

Attitudes des religions dans le cadre de la laïcité

Indéniablement, le protestantisme a œuvré pour l’établissement de la laïcité. Du fait de sa conception du pouvoir et de sa situation numériquement minoritaire en France, la séparation des pouvoirs et la liberté religieuse représentaient pour lui deux piliers fondamentaux de la société. Le catholicisme, quant à lui, passe d’une franche opposition, à un positionnement aux antipodes à la fin du XXe siècle. Si au XIXe siècle, les catholiques condamnaient ce qui semblait être la conséquence du modernisme, au milieu du XXe siècle, un changement radical s’est opéré. Avec le deuxième concile du Vatican (1962-1965), l’Église catholique a pensé son rapport au monde comme étant une dimension fondamentale de sa réalité en tant que peuple de Dieu en marche vers son propre accomplissement. Ce qui s’est traduit par une nouvelle perception de la modernité comme étant constitutive du contexte européen.

Dans le même sillage, en France, la conférence des évêques de France estime que la laïcité est le cadre dans lequel le catholicisme doit s’épanouir. La lettre des évêques de France « proposer la foi dans la société actuelle » (Cerf, 1996) l’exprime avec les mots suivants : « pour que la dimension spirituelle et morale de l’homme et de la société soit honorée dans l’espace public, il est nécessaire que les communautés de croyants aient la possibilité de témoigner de leur foi et de leur attachement à des valeurs morales essentielles, dans la conviction de servir ainsi la nation. Il convient, en même temps de rester conscient que tout homme et tout groupe social doit tenir compte, dans l’exercice de ses droits, des droits d’autrui, de ses devoirs envers les autres et du bien commun de tous. »

La posture du judaïsme en France est progressivement devenue proche de celle du protestantisme, avec cependant des difficultés particulières liées au statut personnel du pratiquant. Au fur et à mesure, le judaïsme a par exemple vécu un véritable changement en passant de la répudiation au divorce, et de la polygamie à la monogamie.

En ce qui concerne l’islam, la question est un peu plus complexe. Son absence en tant qu’acteur de la sécularisation l’a transformé en un observateur de ses conséquences. Et sa présence relativement tardive en France a conduit à une forme de tension entre l’héritage culturel et religieux d’une part et la modernité dans un espace de laïcité de l’autre. La volonté de rester fidèle aux préceptes coraniques considérés comme étant incréés, s’appliquant donc en tout contexte, et le caractère pragmatique d’une inévitable interaction avec le contexte sécularité n’est pas sans créer des tensions internes et externes. Ce qui accentue, dans ce sens, les questions relatives à la visibilité de l’islam dans l’espace public. Si la République s’est construite sur le retrait du religieux, l’islam s’est affermi au travers de sa visibilité. D’où parfois l’absence d’une distinction stricte entre l’individuel et le collectif, entre le privé et le public. Les tensions relatives au voile et à l’alimentation halal sont l’expression d’une rencontre qui se cherche encore.

Dans cette quête, une oscillation entre confrontation et adaptation se fait sentir. À distance de deux scenarii extrêmes laissant croire à une incompatibilité radicale entre l’islam et la république ou bien à une assimilation simple et totale, l’adaptation mutuelle fait déplacer des schèmes de pensées classiques dans l’esprit de plusieurs musulmans et laisse émerger une nouvelle manière de percevoir la place du religieux dans l’espace public. La tension entre Églises et État ne se pose plus suivant une logique binaire opposant deux institutions. La diversité des religions transforme le questionnement et fait apparaître l’urgence de s’interroger sur la manière de vivre ensemble dans un espace profondément républicain et laïc qui n’évacue pas, d’une façon arbitraire et autoritaire, la dimension religieuse de l’humain.

Michel YOUNES a notamment publié :
Premiers pas en théologie, Lyon, Profac 98, 2008 et Pour une théologie chrétienne des religions, Paris, DDB, 2012 (Prix de l’Association européenne des théologiens catholiques).

Pour une gouvernance démocratique de la diversité religieuse, par P. Antoine Sondag

Prêtre. Aujourd’hui directeur du Service National de la Mission Universelle de l’Eglise, dont fait partie l’AGFE (ancien nom des CCFM). Ancien responsable « Études et recherches internationales » au Secours catholique et secrétaire général de Justice et Paix-France (Conférence des évêques de France).

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Conseiller pour les Affaires religieuses, Ministère des Affaires Etrangères

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